HERVÉ ou « LE GÉNIAL TOQUÉ » (1825-1892) par Dominique Ghesquière

Hervé (Florimond Ronger)Malgré son nom gravé, non loin de celui d’Offenbach, au fronton du Théâtre Marigny, le nom de Hervé a disparu de la mémoire collective en dépit d’une production musicale et d’une personnalité hors du commun le faisant ténor, chef d’orchestre, pianiste, metteur en scène, décorateur, librettiste et surtout compositeur… mais initialement organiste. Cette double situation sera évoquée dans Mam’zelle Nitouche, l’unique partition qui demeura attachée, durant des lustres, au nom de Hervé, pseudonyme de scène derrière lequel se dissimule Florimond Ronger.
Le logement de fonction paternel le fait naître au-dessus de la gendarmerie de Houdain (Pas-de-Calais) le 30 juin 1825. Dix ans plus tard, devenue veuve avec trois enfants, Madame Ronger, qui voit en Paris l’unique débouché, trouve un modeste emploi à l’église Saint-Roch. Le prêtre remarque la voix de Florimond et oriente l’enfant de chœur vers le chant, la musique, le piano puis l’orgue qu’il maîtrise rapidement. Il apprend la composition au Conservatoire dans la classe d’Elwart puis avec Auber. Si à seize ans il signe ses premières valses, l’Alléluia qu’il improvise à l’harmonium de la chapelle de l’hôpital de Bicêtre lui permet d’obtenir le poste d’organiste alors vacant. Observant que les rythmes influent sur les malheureux aliénés, une classe musicale lui est confiée. Avec ses meilleurs éléments il parvient à présenter, en 1842, à Bicêtre, son premier ouvrage : L’Ours et le pacha, d’après la pièce de Scribe.
Marié et père de famille, il a obtenu après concours, le poste d’organiste à Saint-Eustache où il écoule une remarquable production de musique religieuse. Mais, le soir, laissant là son nom de Ronger, il devient Hervé, ténor au Théâtre Montmartre où il compose et interprète des saynètes bouffonnes incroyables comme Don Quichotte et Sancho Pança (1848), bientôt à l’affiche de l’Opéra national.
On le retrouve chef d’orchestre au Théâtre du Palais-Royal, dirigeant ses oeuvres burlesques : Passiflor et Cactus (1851), Roméo et Mariette (1852) etc. que le public vient applaudir. Spectateur assidu, le Comte de Morny, demi-frère de l’Empereur et inconditionnel des talents de Hervé, l’aidera à obtenir le privilège d’un petit Théâtre. Ainsi naissent en 1854 les Folies Concertantes, puis Folies Nouvelles (l’actuel Déjazet). Auteur de la musique mais aussi des livrets toujours désopilants, Hervé va composer une myriade de petits ouvrages, interprétant ses propres héros placés dans les situations les plus insensées : La Fine fleur de l’Andalousie, Un Drame en 1779, Le Compositeur Toqué. etc., ce dernier titre devenant le sobriquet de Hervé, compte-tenu du lieu de ses débuts.
Condamné, en 1856 pour une affaire de mœurs, il quitte la prison dix-huit mois plus tard, et part alors chanter les rôles de ténors sur les scènes de province. Lorsqu’il retrouve Paris en 1858, Offenbach a fait cavalier seul et magnifié le genre Hervé était pourtant l’instigateur… Et le voilà à diriger l’orchestre de l’Eldorado ! Il compose pour ce cabaret une pluie de chansons, musicalement bien loin de son réel talent qu’il réaffirme en 1864, dans Le Joueur de flûte, petit acte fort drôle, commandé par le Théâtre des Variétés. Ce succès lui permettra de repartir doucement dans la voie de l’opéra bouffe avec Les Chevaliers de la table ronde (1866), trois actes qui ouvrent la série des « grands Hervé » : L’Oeil crevé parodie du Freischütz de Weber (1867), Chilpéric (1868), Le petit Faust, Les Turcs (1869) pastiche du Bajazet de Racine. Le triomphe de Chilpéric à Londres(1870) donne à Hervé, le goût de l’Angleterre qui lui offrira la reconnaissance que Paris lui a souvent boudée. Il épousera sa compagne britannique et prendra la double nationalité. Sa production va s’écouler, dès lors, de part et d’autre de la Manche, dans les deux capitales. Après le conflit franco-prussien de 1870, Paris applaudit Le Trône d’Ecosse (1871) et plus modérément La veuve du Malabar (1873) et La belle Poule (1875) avec Hortense Schneider au crépuscule de sa carrière…. La mode du « vaudeville opérette » de conception musicalement plus restrictive, lui permet néanmoins de promouvoir la chanteuse Anna Judic – autre transfuge d’Offenbach – qui incarnera La Femme à papa (1879), Lili (1882) et surtout Mam’zelle Nitouche (1883), dernier grand triomphe parisien de Hervé.
Londres apprécie son opéra-comique Frivoli (1886) et sa série de grands ballets comme Dilara (1887) ou Cleopatra (1888) etc… dont les programmations cessent en 1891, ramenant le compositeur à Paris. L’accueil fort réservé de sa dernière partition : Bacchanale, suscite chez Hervé un désarroi profond. Fatigué et vieilli, il meurt dans une crise d’asthme dont il a longtemps souffert, le 22 octobre 1892, laissant un catalogue dépassant la centaine d’œuvres lyriques, des chansons, et de multiples de pièces pour orgues, d’une gravité profonde, signées, elles, de son véritable nom : Florimond Ronger.
Ce « Génial Toqué  » au comique insensé, parfois étrange voire morbide, savourait l’anachronisme. Ainsi, dans Alice de Nevers (1875) le chambellan annonce à Charles IX :… » Molière !  » et le monarque de répondre : « Déjà ! » A l’instar de ses héros, et dès l’annonce de cette résurrection de L’Oeil crevé, on peut imaginer que la-haut, Hervé se soit écrié… : « Enfin ! »
Dominique GHESQUIERE
Vous pouvez écouter ici l’émission de Benoît Duteurtre du 29 juin 2013. Il recevait Dominique Ghesquière